Romain Duris: "Le cinéma va bien à la Belgique"

Romain Duris à Namur pour la 33e édition du Festival international du film de Namur. © DR/FIFF/Olivier Rinchard
Romain Duris à Namur pour la 33e édition du Festival international du film de Namur. © DR/FIFF/Olivier Rinchard

L'acteur français est la vedette du formidable "Nos batailles", le nouveau film du réalisateur belge Guillaume Senez, sorti ce 3 octobre et présenté au FIFF. Une lumineuse histoire de famille à reconstruire dans une société de plus en plus dure.

Déjà très remarqué avec son premier film, “Keeper”, le réalisateur belge Guillaume Senez a eu un bel accueil au Festival de Cannes cette année avec Nos batailles. Vous connaissiez son univers?               

J’avais vu “Keeper”, que j’avais trouvé très fort, dans la forme comme dans le fond. Guillaume Senez, c’était sûr que j’y allais les yeux fermés. En plus, ici, avec l’histoire, j’étais conquis. Je suis un mordu de “Kramer contre Kramer”. C’est un film que j’ai vu et revu, et revu. Alors, jouer Olivier, qui se retrouve du jour au lendemain à devoir s’occuper seul de ses enfants parce que sa femme est partie sans prévenir, sans rien dire... Je trouve qu’il y a quelque chose de très émouvant, qui me bouleverse, dans la manière dont c’est abordé. C’est assez dingue à jouer car on peut aller très loin dans les émotions, la maladresse. Guillaume laisse toute la place à l’improvisation. On a un scénario sans dialogues, avec juste une description de la scène, assez précise, très bien écrite, de ce qui doit se passer. Il nous laisse libérer notre émotion, notre humanité. On fait pas mal de prises. Olivier est plein d’amour pour ses enfants, mais il a du mal à s'exprimer, à être là au présent, dans le concret. Il apprend, il a plus d’aisance au travail. C’est sa reconquête du rôle de père qui le rend héroïque.

Romain Duris, apprenti père dans
Romain Duris, apprenti père dans "Nos batailles", de Guillaume Senez. © Cinéart

Vous suivez attentivement ce qui se passe du côté du jeune cinéma, les nouveaux réalisateurs qui arrivent?

Non, ou en tout cas, pas assez. Déjà, je n’aime pas regarder de films quand je travaille, et comme j’ai beaucoup tourné ces dernières années, je n’ai pas vu grand-chose. Je ne sais plus dans quelle condition j’ai découvert “Keeper”. J’ai la chance qu’on me propose beaucoup de scénarios intéressants. Peut-être que si j’en recevais moins, je regarderais plus ce qui se passe. Mais pour l’instant, j’avoue que j’en ai trop. Je dois faire le tri dans ce qu’on me propose.

Et qu’est-ce qu’un scénario doit avoir pour vous intéresser?

Il faut que ça appelle des choses nouvelles, qu’il y ait un risque. Un personnage qui me semble neuf, et aussi l’approche, la manière de réaliser. Passer de “Dans la brume”, un film de science-fiction installé, avec des effets spéciaux, assez “lourd” dans sa logistique, à “Nos batailles”, où on se retrouvait une petite équipe, tous loin de chez nous, à Lyon, à jouer de façon assez dense, ça fait partie de ce qui me plaît au cinéma. “Dans la brume” était très physique, ici, c’est une tout autre énergie. Du coup, même physiquement, la manière de jouer n’est pas la même. Pour “Nos batailles”, je ne cherchais pas la caméra - même si bien sûr, avec le métier, on la “sent” toujours -, je vivais la situation.

Romain Duris et le réalisateur belge Guillaume Senez sont venus présenter
Romain Duris et le réalisateur belge Guillaume Senez sont venus présenter "Nos batailles" au FIFF, ce 28 septembre. © DR/FIFF/Patrice Mertens

"Nos batailles" fait l'ouverture du Festival international du film francophone de Namur (qui se clôture ce 5 octobre). Que pensez-vous du cinéma belge en général?

C’est clair que je ne vois pas tout, mais on sent qu’il y a quelque chose dans le cinéma belge de très fort, qui rayonne. Le cinéma va bien à la Belgique. Même les acteurs, les actrices.

Tout le chemin à parcourir par le personnage semble d’apprendre à pardonner sa femme, à comprendre pourquoi elle a pu partir sans rien dire, sans prévenir, sans laisser d’adresse.

Oui, complètement. A ne pas la juger, en tout cas. A priori, elle commet l’acte le plus impardonnable pour un parent: abandonner sa famille. C’est presque un tabou. Surtout quand on ne comprend pas pourquoi. Il y a une espèce de mystère qui entoure sa fuite. Mon personnage ne comprend pas. Il devine une espèce de perdition, mais il reste avec toutes ses interrogations. C’était très fort à jouer. Essayer de la rattraper sans la juger, sans la rayer.

Romain Duris avec la Belge Lucie Debay, qui joue sa femme dans
Romain Duris avec la Belge Lucie Debay, qui joue sa femme dans "Nos batailles". Du jour au lendemain, elle disparaît sans laisser de traces... © Cineart

L’autre versant du film, c’est le monde du travail, et la déshumanisation croissante de la vie en entreprise. On se demande comment Guillaume Senez a obtenu l’autorisation de cette usine de livraison de colis de tourner entre ses murs, car l’image qu’il donne de cet univers est très dure.

Pourtant, ils étaient très accueillants. C’était une toute jeune entreprise, âgée d’un an. Peut-être qu’ils étaient encore dans une dynamique positive, pas cotés en bourse, pas dans la logique qui est décrite dans le film, qui fait penser à des trucs comme Amazon. Ici, on devait même dire aux ouvriers de ne pas trop sourire! J’espère pour eux que ça durera. Mais pour me préparer, j’ai regardé des documentaires sur d’autres entreprises, où tout est basé sur la rentabilité, où ça donne des choses aberrantes - même en France! Tout en nous affirmant que “c’est génial pour la commune, c’est du travail”. Pendant quelques mois on assiste à un rêve éveillé pour la région, et deux ans, cinq ans après, on voit ce qui se passe… Vous parliez de déshumanisation, c’est vraiment ça, ils vont loin. On le voit avec l’ubérisation de la société, c’est une déshumanisation cachée des rapports sociaux. Il y a un effort à faire, pour nous, en tant que citoyens, pour refuser d’aller là-dedans. Mais c’est tellement simple, il suffit d’un clic et on commande sur Amazon, son Uber. Tous les jours j’ai des trucs qui s’affichent dans mon ordi. C’est une démarche compliquée de refuser, de se dire: “Je vais payer plus cher, je vais aller moi-même dans ce petit commerce qui me dira qu’il n’a pas le produit que je veux, qu’il faut attendre qu’il le commande, le reçoive." Je suis juste un citoyen comme un autre, mais c’est une vraie question. J’essaye de suivre cette démarche. Je ne peux pas vous dire que je le fais tout le temps, mais j’essaye.

Cela vous guide aussi dans vos choix artistiques?

Pas vraiment, je ne fais pas de politique quand je choisis un personnage, mais quand même, j’ai besoin d’avoir l’impression qu’il y a toujours un espoir, une lueur. Jouer un facho, j’aurais du mal. J’ai jamais vraiment été confronté à ça, jouer un méchant, un type aux idées duquel je n’adhérerais pas du tout. Je ne sais pas comment je vivrais la chose, parce que j’ai quand même l’impression d’amener de l’identification avec mes personnages, et là, je ne sais pas ce qui se passerait. Comment rendre humain un type fondamentalement pas bon? Ça doit être un exercice intéressant! On verra un jour si on me le propose.

Et le personnage qu’on ne vous a pas encore proposé et qui vous plairait?

Un policier! J’ai vraiment envie de me confronter à cet univers-là. Quelque chose d’assez concret, proche du réel. Pour toutes les contradictions que ça induit aujourd’hui. Comment mener sa vie de famille, tenir… On les conspue d’un côté comme agents de l’Etat, on les hisse de l’autre comme un rempart contre le terrorisme. On leur demande beaucoup.

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