François Troukens nous sort un grand "Tueurs"

© Versus Production

L’ex-gangster devenu cinéaste est venu présenter l’excellent polar « Tueurs », sorti ce 6 décembre, à la prison d’Ittre. Pour montrer aux détenus qu’eux aussi peuvent s’en sortir.

François Troukens n’a pas craint que les portes se referment de nouveau derrière lui quand, ce 2 décembre, il est venu présenter à la prison de haute sécurité d’Ittre son premier film, « Tueurs », coréalisé avec Jean-François Hensgens. Fondateur de l’association Chrysalibre, Troukens était là pour apporter un peu d’espoir et de distraction aux prisonniers. Si lui, ancien ennemi public numéro un condamné à dix ans de prison a pu s’en sortir et devenir scénariste, animateur à RTL et réalisateur, pourquoi est-ce qu’eux ne pourraient pas, une fois sortis de prison, trouver aussi une autre voie ? C’est tout le sens de sa démarche. Lui, c’est derrière les barreaux qu’il a imaginé la première fois l’esquisse de « Tueurs », où un braqueur joué par Olivier Gourmet, qui pourrait être son double, se retrouve piégé dans une affaire sanglante. Une affaire qui renvoie directement aux sinistres tueries du Brabant, dans les années 80. Loin d’être un film politique, « Tueurs » est à regarder comme un polar de belle facture, un film qui fera date dans le cinéma belge, en montrant qu’on peut, avec nos moyens, tournés des films de genre qui tiennent la route face à la concurrence française et même américaine. S’il a un message politique, il est plus adressé aux autorités pour qu’elles investissent dans nos prisons et aident les détenus à se réconcilier avec la société en se formant, en se cultivant. Pas seulement en restant enfermés entre quatre murs à attendre le jour de sa libération en ruminant sa haine. Et que le changement commence à l’école. Un reportage à lire dans le "Ciné-Télé-Revue" de cette semaine et à voir ce 8 décembre à 19 h 45 sur RTL-TVI dans l’émission présentée par Jean-Michel Zecca, « François Troukens, le braqueur devenu cinéaste ».

 © Olivier Pirard
© Olivier Pirard
François Troukens, quand vous revenez aujourd’hui en prison, c’est pour votre association Chrysalibre. Pour apporter un peu d’évasion par la culture et montrer qu’il existe une voie pour s’en sortir.

Oui, et quand je viens je constate que la situation empire. c’est un reflet de la société. Quand on voit trois cents émeutiers qui saccagent tout à Bruxelles, c’est le reflet d’une jeunesse ultraviolente qui ne respecte pas grand-chose. Il y a un malaise évident. La prison reflète ce cancer de la société. Il faut réconcilier avec la société ceux qui sont ici, qu’ils en sortent meilleurs qu’ils n’y sont entrés. On a un gros taux de radicalisme dans la haine ici… on ne va pas dans le bon sens. Le politique ne comprend pas que ce n’est pas en créant des prisons qu’on va résoudre le problème. Dans les pays scandinaves, ils ont tout compris. Ils ont un taux de récidive de 16 %, contre plus de 60 % avant. Là-bas, on ferme des prisons. Mais ils ont changé tout depuis le système éducatif. Il y a moins d’échecs scolaires parce que les différents parcours sont valorisés, ce n’est pas élitiste comme chez nous ou en France. On ne va pas en professionnel « parce qu’on a raté » dans le général. On ne dénigre pas celui qui n’a pas envie de faire d’études parce qu’il n’en a pas les capacités ou préfère être mécanicien ou cuisinier. J’ai appris à faire la cuisine, c’est valorisant. Le médecin ne sait pas changer un boulon. On a besoin des uns et des autres. C’est par cette valorisation que la plupart des gens finissent par se sentir bien dans la société.

Ici, celui qui veut s’en sortir est tout seul…

Oui. En même temps, c’est un chemin à faire à deux. Le détenu doit décider de changer. Moi, quand j’ai voulu suivre une autre voie, je me suis rendu compte que rien n’était vraiment prévu. Ce n’est pas le rôle de la prison. Il n’y a personne pour vous guider, vous dire de vous prendre en main, de suivre un cursus, de mettre des objectifs, de pouvoir obtenir des libérations conditionnelles si on réussit des examens… il n’y a pas de carotte. Ça commence à bouger, mais la mission première de la prison reste le gardiennage. Mettre un gars dans une cellule et attendre que le temps passe. Sauf que le gars qui arrive ici déjà noirci, il sort cramé. Ce n’est pas systématique, heureusement, mais il y a quand même énormément de récidives. Je ne fais pas d’angélisme, il y aura toujours du grand banditisme, de la violence, mais ici, le parcours est tout tracé. Décrochage scolaire vers 12-14 ans. Ils traînent dans la rue, deviennent des petites frappes, on les réunit à l’IPPJ. Là, c’est l’effet de groupe, et c’est parti. Pour moi, il faut les isoler, les prendre en main séparément, ne surtout pas le mettre avec des jeunes dans la même situation.

Vous comprenez ceux qui peuvent avoir du mal avec votre réussite actuelle ?

Parfaitement. Mais c’est important qu’ils comprennent que les gens qui vont en prison en sortiront un jour et donc qu’il vaut mieux qu’ils soient réconciliés avec la société quand ce jour arrivera, plutôt que d’être rejetés. Montrer que c’est possible. Je ne m’érige pas en modèle, mais si je montre que je peux faire de la télé à RTL, peut-être qu’un patron de grande surface hésitera moins à engager un gars qui sort de taule. Celui à qui on tend la main, en général, il en est reconnaissant. Le seul message qui m’intéresse, c’est que celui qui voit qu’on peut se battre dans la vie et réussir quelque chose. Et susciter un débat dans la population et le politique. En France, notamment, il y en a quelques-uns qui m’ont demandé « alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? » je n’ai pas la réponse, mais je suis légitime pour en parler avec un discours différent des lieux communs.

ARTICLES SPONSORISÉS AILLEURS SUR LE NET

ARTICLES SPONSORISÉS AILLEURS SUR LE NET