Philippe Geluck : "Un humoriste ne doit pas toujours être drôle"

Philippe Geluck : "Un humoriste ne doit pas toujours être drôle" © RTBF / Ingrid Otto

L'auteur du Chat a rendu un vibrant hommage aux victimes des attentats dans l'émission "22 mars : Ensemble", diffusée hier sur la Une RTBF. Nous lui avons posé 3 questions en coulisses.

Qu'est-ce que les attentats ont "apportés" à votre métier de dessinateur ?
On ne peut pas parler de coup de projecteur. La lumière, dans ces moments-là, est ailleurs. Ce que les attentats auraient pu modifier dans ma façon de travailler et d'aborder mes sujets, c'est ma liberté d'expression. Mais est-ce que ces salopards sont parvenus à leurs fins ? Non. Je n'ai pas dessiné autrement depuis ces actes abominables. Ce n'est pas parce qu'il y a des fous furieux, des fanatiques, des imbéciles qui veulent mettre des muselières aux artistes que l'on va fermer nos gueules. Cela dit, je ne vais pas non plus me mettre en riposte à dessiner des choses insultantes. Faut-il respecter la religion des autres ? Oui. Faut-il laisser la liberté de croire en ce qu'on veut ? Oui. Mais peut-on laisser s'imposer une religion aux autres ? Non. J'ai toujours dessiné dans ce sens et je continuerai à le faire comme ça, prônant la liberté de chacun. Je ne me sens, en revanche, pas le droit de dessiner sur la foi de gens que je ne connais pas et qui risqueraient d'être heurtés, blessés, meurtris par ce que je fais. C'est un terrain qui est délicat, qui est devenu dangereux. Je continue à dessiner sur le sujet, mais de façon - oserais-je dire - plutôt fraternelle.
 
Est-ce que, de cette façon, il vous arrive de condamner certains dessins de Charlie Hebdo ?
Condamner, certainement pas. Ne pas cautionner ? Oui. Il y a des choses qui me plaisent, et d'autres pas. Après, je n'ai aucune autorité ni légitimité pour dire "ceci est bien, ceci ne l'est pas". Chacun son truc ! Je suis évidemment partisan de la liberté d'expression, mais je ne peux pas cautionner des dessins à tendance raciste, clairement insultants ou abjects. Les temps ont changé, ne l'oublions pas... A l'époque des débuts de Charlie Hebdo, fin des années 60 / début des années 70 et dans les décennies qui ont suivies, la presse satirique était adressée à une très petite portion de la population, à des gens qui savent ce qu'est le second degré, l'outrance, l'humour anticlérical. Et puis, Internet est arrivé. Les dessins, textes ou encore vidéos qui étaient - à la base - réservés à une partie d'un public extrêmement averti ont commencé à être diffusés dans le monde entier. Ce n'était pas le but, au départ… et ça change complètement la donne. Alors la liberté d'expression, oui dans nos sociétés. Mais à partir du moment où ces dessins arrivent dans des pays ou dans des sociétés ou chez des gens d'une culture qui n'accepte pas le second degré et le dessin satirique, ça peut être redoutable.
 
Quels sont les dessins post-attentats qui vous ont vraiment marqué ?
Il y en a eu tellement... Le mien, pour commencer. D'habitude, je fais un dessin au crayon et puis je le passe à l'encre. Là, je l'ai dessiné d'une traite, comme ça, je ne savais même pas ce que ça allait être. J'ai laissé courir ma main et j'ai dessiné ces chats qui se tiennent les uns contre les autres, infiniment tristes mais qui se serrent pour se rassurer, se consoler. C'est un dessin d'émotion, ce n'est même pas humoristique.Il traduit juste mon état de tristesse infinie à ce moment-là.



Sinon, j'ai adoré un dessin que Tignous a fait avant la tuerie de Charlie Hebdo qui l'a emporté... Il a croqué une main qui sort du ciel et qui écrabouille un barbu avec une Kalachnikov en disant quelque chose comme "Dieu est assez grand pour se défendre tout seul". Je trouvais que ça disait tout, ce n'est insultant pour personne, un dessin comme ça...



Il y en a eu d'autres, surtout après Charlie. Ces caricatures n'étaient pas toutes inspirées mais elles étaient toutes formidables malgré tout. Kroll a fait des choses merveilleuses sur le sujet. C'est ça qui est terrible, vous savez, quand vous êtes dessinateurs, journalistes et politiques – moi, je ne suis pas un dessinateur d'actualité – : les sujets les plus lourds sont souvent les plus inspirants. Ce ne sont pas les sujets heureux qui font les dessins les plus drôles ou les plus forts... Je pense aussi à Plantu qui, lorsque les caricatures de Mahomet pullulaient en France, avait réalisé un incroyable dessin en une du Monde. C'était une main qui écrivait "Je ne peux pas dessiner le prophète, je ne peux pas dessiner le prophète, je ne peux pas..." comme une punition d'enfant à l'école. Et il l'avait écrit tellement de fois, partout, que finalement, on voyait la tête du prophète dans cette écriture accumulée. Voilà, c'est graphique, c'est plein de sens, c'est très fort.



Voilà. Comme je disais, ce n'est pas forcément des dessins humoristiques... Mais un humoriste ne doit pas toujours être drôle. Un clown peut aussi être triste...
 
K.D.

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