De OSS 117 à Godard, Jean-Luc Godard

Louis Garrel dans "Le redoutable". © StudioCanal

Michel Hazanavicius se paie Jean-Luc Godard dans "Le redoutable", avec Louis Garrel. Une façon drôle et pertinente de mieux saisir les contradictions de l'auteur d'"A bout de souffle".

Réalisateur glorifié par Hollywood comme par ses confrères français avec "The artist", où ont triomphé sa femme, Bérénice Bejo, et son pote Jean Dujardin, Michel Hazanavicius revient avec "Le redoutable" à ce qu'il sait faire de mieux : le film parodique, le pastiche. Ici, il ne s'agit pas de démonter les codes des films muets ou d'espionnage français comme il l'a fait avec "The artist" et ses deux aventures de OSS 117, mais on n'en est pas loin. Hazanavicius s'attaque à Jean-Luc Godard, figure emblématique de la Nouvelle Vague, genre cinématographique à lui tout seul, pour rire de ses mauvaises manières et de ses tics de cinéaste tout en réussissant un exploit assez remarquable : le rendre plus humain. Pas sympathique, surtout pas, mais compréhensible. Avant-centre plein de morgue de la Nouvelle Vague, porté en triomphe au début de sa carrière pour "A bout de souffle", "Le mépris" ou "Pierrot le fou", Jean-Luc Godard est devenu depuis près de cinquante ans une espèce de caricature du misanthrope fumiste dont l'oeuvre absconse ne serait réservée qu'à quelques initiés qui aiment s'emm… En s'amusant durant 1h42 à lui casser ses lunettes, à faire jaillir ses saillies réjouissantes, sa mauvaise foi, sa morgue, bref, à lui tailler un costard et se payer sa tête à claques, Michel Hazanavicius en fait un personnage comique plus proche de nous. Il y est aidé par la performance pince-sans-rire de Louis Garrel, délicieusement vrai avec juste une pointe de caricature idéale dans ses poses et son phrasé lent.

Le vrai Jean-Luc Godard dans les manifestations à Paris en Mai 68. © Reporters
Le vrai Jean-Luc Godard dans les manifestations à Paris en Mai 68. © Reporters

C'est un premier mérite, ce n'est pas le seul pour nous. En pastichant le style Godard, dans une histoire d'amour qu'il aurait pu filmer, la sienne (qu'il a en partie filmée, d'ailleurs), Hazanavicius réussit un brillant exercice de style, montrant ce que l'art en liberté du Franco-Suisse a pu avoir de novateur dans la France percluse de gaullisme des années 60. Comme il le fait en rigolant, en tordant le mythe, on s'en amuse avec lui. Et peu à peu, on se laisse prendre par sa romance perdue, triste, avec Anne Wiazemsky, petite-fille de l'écrivain bourgeois par excellence François Mauriac, à peine âgée de 19 ans quand Jean-Luc va sur ses 37, effrontée et impudique, héroïne de son film de 1967 "La Chinoise". Car le biopic saisit une époque charnière dans la vie du cinéaste (détaillée dans votre Ciné-Télé-Revue de cette semaine), quand déjà devenu un maître à penser, il mesure à l'occasion du four total de "La Chinoise" et des événements de Mai 68 qu'il est en passe de devenir lui-même le bourgeois, le vieux con dont il se gausse. D'où une crise créatrice, d'où une crise dans son couple et d'où une crise d'ego finalement résolues dans la douleur, en devenant durant dix ans un réalisateur sans nom au sein du Groupe Dziga Vertov, un collectif cinématographique maoïste. L'erreur avec cette "biocomédie" serait peut-être de penser qu'elle est réservée aux connaisseurs de l'oeuvre de Godard, qui forcément n'apprendront pas grand-chose et jugeront l'exercice un peu vain. Le film est plutôt à destination des non initiés. Ceux qui ont aimé l'humour énorme des OSS 117 devraient apprécier l'impertinence du "Redoutable". Et qui sait, assez démystifier l'image de ses films "intello-chiants" pour regarder un jour un Godard avec un autre oeil.

ARTICLES SPONSORISÉS AILLEURS SUR LE NET

ARTICLES SPONSORISÉS AILLEURS SUR LE NET